02 - Le Cercle
Le Cercle
Marc n’avait rien oublié.
Trois mois avaient passé depuis la scène du métro — Claire, le quai de Bastille, le certificat d’hospitalisation sur l’écran — et il y pensait chaque jour. Pas de façon obsessionnelle. Plutôt comme on pense à une brûlure ancienne qu’on ne voit plus mais qu’on sent encore, quand l’air change.
Il avait revu Claire deux fois. Un café en mars, un autre en avril. Des silences trop longs, des sourires qui ne montaient pas jusqu’aux yeux. Aucun des deux n’avait mentionné les dix mois de haine. C’était là, entre eux, comme un objet trop lourd qu’on contourne sans le regarder.
L’amitié ne reviendrait pas. On peut recoller un vase, mais on voit toujours les fissures.
Ce qui avait changé en Marc était plus profond. Une sorte de vigilance sourde, un bruit de fond qu’il était seul à entendre. Quand il recevait un message inhabituel, il appelait. Quand quelqu’un lui rapportait des propos d’un tiers, il vérifiait. Quand un mail lui semblait étrange, il ne répondait pas. Il attendait. Il relisait.
La plupart du temps, il n’y avait rien. Les messages étaient vrais. Les gens étaient eux-mêmes. Et Marc se sentait ridicule.
Il savait que cette vigilance pouvait devenir autre chose. Quelque chose qui ressemble au délire, vu de l’intérieur. Un mécanisme qui isole, qui fait voir des complots là où il n’y a que du bruit. Il connaissait le risque. Et c’est précisément cette lucidité qui rendait la chose si difficile — parce qu’il ne pouvait jamais être sûr d’être vigilant plutôt que malade.
Alors il avait relâché. Parce qu’on ne peut pas vivre en vérifiant tout. Parce que la confiance n’est pas un luxe — c’est un oxygène.
La vie avait repris sa surface lisse.
C’est en mai que les premiers signes étaient apparus.
Marc habitait rue des Tournelles depuis deux ans. Un immeuble étroit, six étages, un escalier en colimaçon qui grinçait aux mêmes endroits depuis un siècle.
Madame Lefèvre, au troisième. Soixante-cinq ans, retraitée, ancienne professeure de lettres. Elle vivait seule depuis la mort de son mari et ne s’était jamais plainte de rien.
Les Aubry, au deuxième. La trentaine, un bébé de huit mois. Toujours aimables. Marc les croisait le matin dans l’escalier, le petit sur la hanche, un sourire fatigué aux lèvres.
Monsieur Verdier, au rez-de-chaussée. Quatre-vingts ans passés, le pas lent, le regard vif, une courtoisie d’un autre siècle.
Un groupe WhatsApp — « Copro 14 rue des Tournelles » — servait aux questions pratiques. Poubelles, colis, digicodes. Un groupe rarement actif, où les messages se limitaient à des rappels de réunion et des photos de fuites d’eau.
Un lundi soir de mai, un échange apparut dans le groupe.
D’abord un message de Madame Lefèvre. Une plainte sèche au sujet de nuisances sonores en provenance du deuxième étage. Le ton était direct, cassant — pas exactement son style, mais Marc n’y prêta pas attention.
Puis une réponse de Thomas Aubry, une heure plus tard. Sèche aussi, presque agressive. Si le bruit vous dérange à ce point, libre à vous de déménager. On ne va pas vivre à genoux parce que vous êtes seule et que le silence vous pèse.
Marc avait trouvé la réponse déplacée. Mais il n’avait rien dit. Vie en immeuble. Tensions ordinaires.
Les jours suivants, l’atmosphère changea. Le sourire de Madame Lefèvre avait disparu. Un pli amer autour de la bouche. Les Aubry semblaient tendus — Thomas ne disait plus bonjour de la même façon, ce petit hochement de tête rapide des gens qui se sentent agressés.
Un soir, Marc croisa Madame Lefèvre devant les boîtes aux lettres.
— Ils n’ont même pas eu la décence de s’excuser, dit-elle en désignant le plafond. Après ce qu’ils m’ont écrit.
Marc hocha la tête vaguement. Puis, sans trop savoir pourquoi :
— Votre message était un peu direct aussi, non ?
Elle le regarda. Surprise sincère.
— Mon message ?
— Dans le groupe. Votre plainte pour le bruit.
— Je n’ai écrit aucune plainte pour le bruit.
Le silence dura une seconde de trop.
— Je ne me plains jamais dans ce groupe, Monsieur. Ce sont eux qui m’ont insultée, sans la moindre raison. J’ai reçu cette réponse abjecte et je suis tombée des nues. Je ne comprends toujours pas ce qui leur a pris.
Marc ouvrit la bouche, la referma. Dans le groupe, l’échange était pourtant là, noir sur blanc. Tout le monde l’avait lu.
Mais Madame Lefèvre ne parlait pas comme quelqu’un qui a envoyé un message et l’a oublié. Elle parlait comme quelqu’un qui n’a réellement rien envoyé. Et qui ne comprend pas pourquoi on lui répond.
Il remonta chez lui avec une sensation qu’il connaissait trop bien — celle d’avoir posé le pied dans le vide.
Le lendemain, il croisa Thomas Aubry dans le hall. Le jeune homme avait les traits tirés.
— Vous avez vu ce qu’elle nous a écrit ? dit-il à mi-voix. Comme ça, un lundi soir, sans prévenir. Ma femme était en larmes. On ne lui a rien fait.
Marc hésita.
— Et votre réponse, dans le groupe…
Thomas le regarda sans comprendre.
— Quelle réponse ?
Marc ne posa pas d’autres questions. Quelque chose dans sa poitrine venait de se serrer, très fort, comme une main qui se referme sur un objet tranchant.
Non, pensa-t-il. Pas ici. Pas encore.
Il se répéta cette phrase pendant trois jours. Madame Lefèvre avait oublié. Thomas Aubry était gêné par sa propre agressivité et niait. Les gens font ça. C’est humain.
Mais il y avait eu cette surprise dans les yeux de Madame Lefèvre. Pas de la gêne. De la surprise.
Et il y avait eu cette incompréhension dans la voix de Thomas Aubry. Quelle réponse ? Pas le ton de quelqu’un qui ment. Le ton de quelqu’un qui ne sait pas.
Marc connaissait la différence. Il l’avait apprise à ses dépens, sur un quai de métro, en regardant Claire brandir un répertoire où le nom de Sophie n’apparaissait pas.
Au bureau, les choses étaient plus diffuses.
Marc travaillait dans un cabinet de conseil. Open space, flux constant de mails et de messages internes. Le genre d’environnement où l’information circule vite, où les malentendus sont monnaie courante, et où personne n’a jamais le temps de vérifier quoi que ce soit.
Nadia, sa collègue la plus proche, posa sa fourchette au milieu d’un déjeuner.
— Tu as eu le mail de Sébastien hier ? Celui sur le projet Meridian ? Où il dit que mon analyse est bâclée et qu’il faut tout reprendre ?
— Non. Il ne m’a pas mis en copie.
— J’ai demandé à Sébastien ce matin. Il dit qu’il ne l’a jamais envoyé. Il m’a montré ses envoyés. Le mail n’y est pas.
Marc ne répondit pas tout de suite. Mais en retournant au bureau, il sentit cette contraction froide au centre de la poitrine.
Arrête, se dit-il. Un mail perdu. Un bug dans le serveur. Ça arrive tous les jours.
Les jours suivants, il nota des choses. Un compte-rendu de réunion contenant un point d’action que personne ne se souvenait avoir discuté. Un message interne attribué à un collègue, dans un canal qu’il disait n’avoir jamais rejoint. Des décisions attribuées à la direction, que personne ne pouvait sourcer.
Rien de grave. Le bruit de fond normal d’une organisation humaine.
C’est du bruit, se répéta Marc. Juste du bruit.
Mais cette phrase, dans sa tête, avait cessé de le rassurer.
Le jeudi soir, Marc appela sa mère.
C’était leur rituel hebdomadaire. Sa mère vivait à Lyon. Ils ne se voyaient que quelques fois par an. Le reste du temps, le téléphone. Toujours le téléphone.
— Maman ? Comment tu vas ?
— Bien, bien. Et toi ? Tu manges assez ?
Elle disait ça chaque semaine. Marc sourit malgré lui.
— Je mange, oui. Et le jardin, ça avance ?
— Les tomates ont pris du retard avec la pluie. Mais les rosiers sont magnifiques cette année. Si tu voyais le jaune, Marc. Un jaune comme je n’en ai jamais eu.
Il l’écouta parler de ses rosiers, de la voisine qui lui avait prêté un sécateur, du chat qui avait encore retourné les semis. Le flux familier de sa voix, cette mélodie rassurante qu’il connaissait depuis toujours.
— Dis-moi, tu as des nouvelles de Tante Catherine ?
Un silence. Court, mais Marc l’entendit.
— On ne se parle plus.
— Depuis quand ?
— Deux mois. Peut-être trois.
Le sourire de Marc s’effaça.
— Qu’est-ce qui s’est passé ?
Le soupir de sa mère. Celui qu’elle avait quand elle savait qu’elle allait parler malgré elle.
— Elle m’a dit des choses. Au téléphone. Des choses que je ne peux pas répéter. Sur ton père, sur la façon dont j’ai élevé tes frères. Non. Je ne veux pas en parler.
— Est-ce que tu l’as vue en personne depuis ?
— Non. Pourquoi ?
Marc serra le téléphone. Ce qu’il aurait voulu dire — Maman, ce n’était peut-être pas elle, ce n’était peut-être pas sa voix — ces mots-là sonnaient comme de la folie. Il le savait. Et il savait aussi que la folie et la lucidité, vues de l’extérieur, ont exactement le même visage.
— Pour rien, dit-il. Je demandais, c’est tout.
Il raccrocha. Et dans le silence de son appartement, il compta mentalement. L’immeuble. Le bureau. Sa mère. Trois espaces différents de sa vie, trois sphères qui n’avaient rien en commun — sinon lui. Sinon le même bruit, la même interférence, la même faille dans les choses.
Coïncidences, se dit-il. Rien que des coïncidences.
Mais le mot sonnait creux.
Lucas l’appela un vendredi soir de juin.
Lucas était son plus vieil ami — pas le plus ancien, mais le plus proche. Ils s’étaient rencontrés à la fac, à une époque où Marc ne connaissait encore ni Claire ni Julien. Dix ans de confiance accumulée, de soirées à refaire le monde, de silences confortables. Marc était aussi proche d’Anna, la compagne de Lucas — ils dînaient ensemble une ou deux fois par mois, les trois, parfois quatre quand Marc venait accompagné. Le genre de triangle amical qui tient sans effort.
— Marc ? Tu as une minute ?
La voix de Lucas était celle de quelqu’un qui retient quelque chose.
— Vas-y.
— C’est Anna. Je crois qu’elle me trompe.
Marc s’assit lentement.
— Qu’est-ce qui te fait dire ça ?
— J’ai trouvé une photo. Sur son compte cloud. Une photo de restaurant que je ne connais pas, un dîner pour deux, datée d’un soir où elle m’avait dit qu’elle sortait avec sa sœur. Je me suis mis à chercher. J’ai trouvé un numéro, dans un dossier partagé. Un nom que je ne connaissais pas. Je l’ai appelé.
Lucas marqua une pause. Marc entendait sa respiration.
— Le type a décroché. Je lui ai dit qui j’étais. Il s’est excusé. Il a dit qu’il ne savait pas qu’elle était en couple. Qu’ils se voyaient depuis un mois.
— Tu en as parlé à Anna ?
— Oui. Elle nie tout. Elle dit qu’elle ne connaît pas ce type. Qu’elle n’a jamais mis les pieds dans ce restaurant. Elle dit que la photo n’est pas d’elle.
— Et toi, tu la crois ?
— Marc. Le type a confirmé. Il n’avait aucune raison de mentir. Il était gêné, il s’est excusé, il a dit qu’il mettrait fin à tout. Ce n’est pas le comportement d’un menteur.
Marc ne répondit rien pendant un moment. Il pensait à Claire. Au certificat d’hospitalisation. Aux messages que personne n’avait envoyés.
Mais il pensait aussi à cette frontière dangereuse qu’il sentait en lui. Cette pente où chaque événement de la vie commençait à ressembler au même monstre. Un mail perdu, une dispute de voisins, une infidélité — et si c’était simplement ce que c’était ? Une infidélité. Une photo. Un homme qui confirme. Et une compagne qui ment.
— Je suis désolé, dit Marc. C’est vraiment moche.
— Tu pourrais lui parler ? Elle t’écoute, toi. Peut-être que si ça vient de toi…
Marc hésita.
— Je ne suis pas sûr que ce soit mon rôle.
— T’es mon meilleur pote. T’es aussi son ami. Si quelqu’un peut débloquer la situation, c’est toi.
Marc accepta. Il ne savait pas encore qu’il venait d’accepter autre chose.
Le dimanche, Lucas vint chez lui.
Il avait les yeux cernés, les gestes nerveux de quelqu’un qui n’a pas dormi. Ils s’assirent dans la cuisine. Marc lui servit un café qu’il ne toucha pas.
— Elle est partie chez sa sœur. Elle maintient que ce n’est pas elle. Que la photo n’est pas d’elle. Que le numéro n’est pas le sien.
— Et le type ?
— Il ne répond plus. Je l’ai rappelé trois fois, il décroche pas.
Un silence. Lucas tournait sa cuillère dans le café froid.
— Le pire, dit-il, c’est que c’est elle qui a l’air sincère. Et le type aussi. Tout le monde a l’air sincère. Mais quelqu’un ment forcément.
Marc hocha la tête. Ou personne, pensa-t-il. Mais il ne dit rien.
— Le numéro, dit Lucas en sortant son téléphone. Tu veux que je le rappelle devant toi ?
— Pourquoi ?
— Pour que tu entendes sa voix. Pour que tu me dises si je suis fou.
Il appuya sur l’appel. Haut-parleur. Trois sonneries. Quatre. Puis un déclic.
— Allô ?
La voix d’un homme. Jeune, un peu hésitante.
— C’est Lucas. On s’est parlé jeudi. Au sujet d’Anna.
Un silence bref.
— Oui. Écoutez, je suis vraiment désolé. Comme je vous l’ai dit, je ne savais pas. J’ai coupé tout contact.
— Je voudrais juste comprendre. Où est-ce que vous l’avez rencontrée ?
— Sur une appli. On a échangé pendant deux semaines, puis on s’est vus. Trois fois. C’est tout.
— Et elle vous a dit quoi sur sa vie ?
— Qu’elle était célibataire. Qu’elle vivait seule. Rien de plus.
Lucas raccrocha. Il regardait Marc avec l’air de quelqu’un qui attend un verdict.
— Tu vois ? dit-il. Il sait des choses. Il a des détails. Ce n’est pas un affabulateur.
Marc ne dit rien. Il avait écouté la voix de l’homme avec une attention qui le surprenait lui-même. Il avait cherché quelque chose — un indice, une faille, un décalage. Il n’en avait pas trouvé. L’homme était crédible. Sincère, même.
Mais il avait aussi entendu Anna, la veille. Il l’avait appelée, comme Lucas le lui avait demandé. Et Anna aussi était crédible. Anna aussi était sincère.
Deux vérités incompatibles. Deux sincérités parfaites. Et entre les deux, un espace impossible, où quelque chose d’autre avait pris la place du réel.
Anna l’avait appelé le soir même de la visite de Lucas.
Marc était encore dans la cuisine, l’esprit encombré. Le nom d’Anna sur l’écran.
— Marc, c’est Anna. Lucas m’a dit qu’il t’a parlé.
— Oui.
— Tu me connais depuis sept ans. Est-ce que tu me crois capable de ça ?
Sa voix ne tremblait pas. Ce n’était pas la voix de quelqu’un qui se défend. C’était la voix de quelqu’un qui ne comprend pas.
— La photo, dit Marc. Celle du restaurant.
— Ce n’est pas moi. Je ne connais pas cet endroit. Et les messages sur cette appli — je n’ai aucun compte sur cette appli. Je n’ai jamais eu de compte. Tu peux vérifier mon téléphone, il n’y a rien.
— Le type que Lucas a appelé a confirmé, Anna.
— Je sais. Lucas m’a dit. Un homme que je n’ai jamais vu confirme une relation que je n’ai jamais eue. Comment tu veux que je me défende contre ça ?
Marc ferma les yeux. Il avait déjà entendu ces mots. Pas les mêmes, pas avec la même voix, mais les mêmes. Comment tu veux que je me défende ? Claire, dix-huit mois plus tôt, quand on l’accusait d’avoir envoyé des vocaux à Sophie. Claire, dont le numéro de Sophie n’avait jamais existé dans son répertoire.
— Marc ?
— Oui.
— Tu me crois ?
Il n’avait pas répondu tout de suite. Pas parce qu’il ne la croyait pas. Mais parce que la croire signifiait accepter ce qui venait avec — accepter que le schéma se répétait, qu’il ne s’était pas arrêté après Claire, qu’il n’avait peut-être jamais cessé — et cette idée-là, dans toute sa netteté, était vertigineuse.
— Oui, dit-il. Je te crois.
La réunion de copropriété eut lieu quelques jours plus tard.
Les tensions n’avaient fait que croître. D’autres messages étaient apparus dans le groupe WhatsApp — des accusations, des réponses cinglantes, chaque semaine un cran plus haut. Marc avait remarqué quelque chose. Quand il croisait les auteurs supposés de ces messages, quelque chose ne collait pas. Un décalage entre ce qu’ils avaient soi-disant écrit et ce qu’ils disaient de vive voix. Comme si chacun ne connaissait que la moitié d’une conversation dont il était pourtant l’un des auteurs.
La salle était petite — un local en sous-sol, des chaises pliantes, un néon qui donnait à chaque visage une teinte de cire. Madame Lefèvre, droite sur sa chaise. Les Aubry, le visage fermé. Monsieur Verdier, les mains sur sa canne.
La discussion tourna vite à l’affrontement. Thomas Aubry prit la parole. Il exigea des excuses de Madame Lefèvre pour son message — la plainte agressive du mois de mai.
— Je n’ai jamais écrit ce message, répondit Madame Lefèvre. C’est vous qui m’avez insultée.
— Nous n’avons jamais envoyé quoi que ce soit.
— Votre réponse est dans le groupe. Tout le monde l’a lue.
— Votre plainte aussi, Madame. Tout le monde l’a lue.
Ils se faisaient face, chacun niant l’évidence que l’autre brandissait. Marc regardait la scène avec la sensation de voir un mécanisme horloger se déployer sous ses yeux. Les mêmes dénégations. Les mêmes certitudes. Le même mur.
D’autres voix s’élevèrent. La voisine du quatrième reprocha à Monsieur Verdier un commentaire sur les parties communes qu’il niait avoir fait. Quelqu’un d’autre mentionna un message sur les poubelles — un message signé d’un nom, démenti par son auteur.
Marc leva la main.
— Excusez-moi.
Les voix baissèrent.
— Et si personne ne mentait ? dit-il. J’ai vécu quelque chose de semblable il y a un an. Un ami proche et moi avons reçu des messages qui semblaient venir de l’autre. Tout était parfait — la voix, le numéro, la façon d’écrire. Nous avons passé dix mois à nous haïr avant de comprendre que ni l’un ni l’autre n’avait jamais rien envoyé. Peut-être que ce qui se passe dans cet immeuble, c’est la même chose. Peut-être que les messages que vous avez reçus n’ont pas été écrits par les personnes qui semblent les avoir envoyés.
Un silence. Marc sentit les regards converger sur lui — pas avec intérêt, pas avec curiosité, mais avec cette gêne polie qu’on réserve aux gens qui disent des choses embarrassantes.
— C’est très intéressant, dit la voisine du quatrième. Et le message que vous avez posté dans le groupe le mois dernier, celui où vous traitiez la gestion du syndic de catastrophique ? C’était aussi quelqu’un d’autre ?
Marc sentit le sol basculer.
— Je n’ai jamais écrit ça.
— C’est votre nom. C’est dans le groupe. On l’a tous lu.
Marc sortit son téléphone. Ouvrit le groupe. Fit défiler les messages. Mai. Avril. Mars. Il chercha. Il chercha encore.
Le message n’était pas là.
Sur son écran, dans le fil de conversation qu’il parcourait avec des doigts qui tremblaient légèrement, le message n’existait pas. Il n’y avait rien entre un rappel de collecte des encombrants et une photo de fuite dans la cave. Rien.
Mais tout le monde l’avait lu.
Marc fixa son écran. Il aurait pu le montrer. Brandir son téléphone, dire regardez, il n’y a rien. Mais il savait exactement ce qui se passerait. Ils diraient qu’il avait effacé le message. Et au fond, comment pourrait-il prouver le contraire ? Comment prouver l’absence de quelque chose ?
Il pensa à Claire, qui n’avait pas le numéro de Sophie dans son répertoire. À Madame Lefèvre, qui n’avait jamais écrit de plainte. À Anna, qui n’avait aucun compte sur l’appli de rencontres. Tous brandissant la preuve de ce qu’ils n’avaient pas fait, et personne pour les croire.
Il rangea le téléphone. La nausée lui montait dans la gorge, lente, épaisse, comme un vertige qui ne viendrait pas de la tête mais de plus loin, de plus bas — du sol lui-même.
Il se leva.
— Excusez-moi, dit-il. Je ne me sens pas bien.
Il sortit avant que quiconque ait le temps de répondre. Il monta les marches du sous-sol, poussa la porte de l’immeuble, et l’air de la nuit le frappa au visage comme une main froide. Il resta un moment sur le trottoir, plié en deux, les mains sur les genoux, avec la sensation que quelque chose venait de se casser en lui — pas une idée, pas une certitude, mais le sol même sur lequel il avait reconstruit sa vie depuis l’affaire Claire.
Le sol n’avait jamais existé.
Anna l’appela le lendemain matin.
Il décrocha à la première sonnerie, sans hésiter.
— Marc, dit-elle. Je ne sais plus quoi faire. Lucas ne veut plus me parler. Il dit que les preuves sont là. La photo. Le type qui confirme. Tout.
— Je sais.
— Mais ce n’est pas moi. Ce n’est pas moi, Marc.
Il entendit dans sa voix quelque chose qui le ramena dix-huit mois en arrière. Le même désarroi. La même impuissance. Ce moment où l’on comprend que la vérité ne suffit pas, que les faits ne comptent plus quand les preuves sont contre vous — des preuves fabriquées, parfaites, impossibles à contester.
— Anna, dit-il. Je te crois.
— Pourquoi ?
— Parce que Lucas est mon meilleur ami. Et que si je te crois malgré ça, c’est que j’ai mes raisons.
Un silence.
— Quelles raisons ?
Marc ferma les yeux. Il pensa aux cercles. Claire et lui — le premier. Le plus petit. Un point dans l’eau, une amitié, un lien. Puis l’immeuble. Madame Lefèvre et les Aubry. Monsieur Verdier et sa signature inventée. Le bureau. Nadia et Sébastien. Sa mère et Catherine. Lucas et Anna. Et maintenant lui, accusé de mots qu’il n’avait jamais écrits, dans un sous-sol éclairé au néon.
Des cercles. Comme les ronds qu’une pierre fait dans l’eau quand elle tombe. Le premier, minuscule — deux personnes, un lien brisé. Le deuxième, un peu plus large — un couple, une vie disloquée. Le troisième — une famille, des liens du sang sectionnés. Le quatrième — un immeuble, une communauté défaite. Le cinquième — un bureau, un collectif miné.
Et entre ces cercles, le doute. Le doute qui ne se contentait pas de tracer les bords — qui remplissait l’intérieur, comme une eau sombre, progressivement, inexorablement, noyant ce qui restait de certitude.
C’était une épidémie.
Le mot lui vint avec une netteté brutale. Pas une panne. Pas un accident. Une épidémie. Quelque chose qui se propage, qui contamine, qui passe d’un lien à l’autre, d’un cercle au suivant. Qui ne tue personne mais qui détruit tout — la confiance, les liens, la possibilité même de se parler.
Mais alors — qui est malade ?
Lui, qui voit des symptômes partout ? Qui relie des événements sans rapport, qui transforme les coïncidences en preuves ? Un mail perdu, une dispute de voisins, une infidélité, une brouille familiale — ces choses-là existent depuis toujours. Depuis bien avant les écrans. Les gens se disputent. Les gens mentent. Les gens se trompent. C’est la vie.
Ou bien le monde autour de lui ?
— Marc ? Tu es toujours là ?
— Oui.
— Tu as dit que tu avais tes raisons. C’est quoi, tes raisons ?
Il ne savait pas comment le dire. Pas encore. Pas au téléphone. Pas comme ça. Parce que les mots, au téléphone, ne valaient plus rien.
— On se verra, dit-il. En face. Je t’expliquerai.
Il raccrocha. Posa le téléphone sur la table. Resta longtemps immobile.
Le prochain cercle serait plus grand. Il le sentait avec la certitude de celui qui a vu l’eau monter et qui sait qu’elle ne redescendra pas. Plus grand que l’immeuble. Plus grand que le bureau. Plus grand que tout ce qu’il pouvait nommer.
Et il ne pouvait rien faire. Rien, sauf regarder les cercles s’élargir et espérer — sans trop y croire — que le bord du lac existait encore quelque part.
Fin
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