Préface B : La faille

Aujourd’hui, plus que jamais, il règne dans l’atmosphère de notre monde, un sentiment de danger, l’impression d’une menace, qui n’est pas lié à une entité précise, mais plutôt au sentiment que notre environnement nous échappe.

D’un point de vue écologique, le constat est largement partagé : dérèglements visibles, consensus scientifiques, conséquences matérielles et psychologiques déjà perceptibles sur les individus comme sur les sociétés. L’écosystème terrestre a été profondément modifié par l’être humain, au point d’en perturber les équilibres sans en maîtriser les conséquences. Malgré de nombreuses tentatives pour limiter l’ampleur du réchauffement climatique, il devient de plus en plus évident que l’humanité ne parviendra pas à en inverser la tendance.

Mais l’être humain n’a pas seulement influencé des systèmes préexistants. Il a également créé ses propres systèmes pour organiser le fonctionnement de ses sociétés. Or ces systèmes, qui lui sont propres, semblent eux aussi frappés par une forme d’échappement.

Sur le plan politique, nous assistons à des situations parfois incongrues, parfois sidérantes, qui laissent une même question en suspens : comment cela a-t-il pu devenir possible ?
Sur le plan économique, nous observons de manière presque impuissante une dérégulation progressive, accompagnée d’une déconnexion croissante avec la réalité. La richesse d’un individu, d’une entreprise ou d’un État se définit de plus en plus par sa capacité à rembourser ses dettes plutôt que par la valeur de ses possessions réelles. Quant au système financier lui-même, il se caractérise par une volatilité extrême, devenue presque inhérente à son mode de fonctionnement.

Enfin, sur le plan technologique, l’intelligence artificielle cristallise une inquiétude nouvelle : celle de systèmes que nous avons créés, mais dont l’évolution pourrait désormais nous dépasser. Bien que certaines innovations technologiques aient, par le passé, suscité des inquiétudes comparables, l’avènement de l’intelligence artificielle marque un tournant. Pour la première fois, elle ouvre la possibilité de l’émergence d’une entité artificielle capable de surpasser l’être humain dans des domaines où il demeurait jusqu’ici sans équivalent.

Tous ces systèmes ont un point commun essentiel : ils ont été conçus, ou du moins fortement influencés, par l’être humain, avant d’évoluer de façon indépendante voir même d’acquérir une forme d’autonomie qui semble aujourd’hui lui échapper. Ils ont également en commun de constituer le socle sur lequel repose l’humanité contemporaine.

C’est la coexistence de ces deux réalités qui produit le malaise diffus ressenti par un nombre croissant d’individus : Le sentiment que ces systèmes exercent un pouvoir de contrôle croissant sur nos vies individuelles, tandis que l’homme devient à son tour de moins en moins capable de les maîtriser. Nous partageons tous plus ou moins une sorte d’intuition, de présentiment que tout ça pourrait mal tourné, sans pour autant pouvoir identifier de scenario clair, crédible de comment cela pourrait prendre forme.


La réponse à cette interrogation est précisément ce que nous allons développer dans cette deuxième préface et ce qui constitue plus généralement la raison d’existence de ce manuscrit. Pour clarifier ce danger, il faut cesser de considérer ces systèmes séparément et s’intéresser à ce qu’ils ont en commun.

Au-delà de leurs domaines d’application respectifs, ils reposent tous sur un même socle : un système informationnel devenu central. C’est par lui que nous percevons le monde, que nous l’analysons et que nous prenons des décisions. Communications entre individus, décisions politiques, évolutions économiques, validations scientifiques : tout transite désormais par des informations, via un flux continu de données numériques.

Ce système est devenu omniprésent. Il structure notre rapport au réel au point d’exister parfois indépendamment de toute expérience directe. Nous n’agissons plus à partir de ce que nous observons, mais à partir de ce qui nous est présenté comme une information fiable sur le monde. Progressivement, l’information ne décrit plus seulement la réalité : elle s’y substitue.

Or une part croissante de ce que nous avons construit aujourd’hui dépend entièrement de ce système. Nos échanges, nos choix collectifs, nos évaluations économiques, nos certitudes scientifiques elles-mêmes reposent sur des données produites, agrégées, interprétées et transmises par des intermédiaires que nous ne maîtrisons plus vraiment.

Dans le même temps, ce système est devenu profondément vulnérable.

Produire et diffuser de l’information est désormais à la portée de presque tous. Il n’est plus nécessaire de disposer d’un pouvoir institutionnel, ni d’un savoir spécifique pour pouvoir publier des contenus à grande échelle. Cette accessibilité a favorisé la multiplication de contenus falsifiés ou trompeurs — les fake news —pouvant entraîner des conséquences bien réelles. À cela s’ajoutent des formes plus récentes de falsification, rendues possibles par la génération automatisée d’images, de vidéos ou de voix. Des contenus entièrement fabriqués, parfois à caractère sexuel ou diffamatoire, circulent en associant des identités réelles à des situations qui n’ont jamais existé, touchant aussi bien des personnalités publiques que des individus anonymes.

Le lien entre l’information et la réalité qu’elle prétend décrire ne s’est pas rompu brutalement, mais s’est distendu par accumulation. Cette prolifération alimente un bruit informationnel croissant qui pollue l’écosystème informationnel et rend toujours plus difficile la distinction entre information fiable, approximation et manipulation.

Il ne s’agit pas simplement de contenus trompeurs isolés, ni de dérives marginales. Le risque est plus profond : celui d’une dérive généralisée du système informationnel lui-même. Une production massive de données erronées, imprécises ou déconnectées du réel, dans l’ensemble des domaines sur lesquels repose notre organisation collective.

Lorsque l’essentiel des décisions humaines repose sur un système informationnel instable, ce n’est plus un secteur particulier qui devient fragile, mais l’ensemble de l’édifice. La question n’est alors plus de savoir si ce système peut dériver, mais si nous avons aujourd’hui réellement la capacité de nous en apercevoir.

C’est en ce sens que l’on peut parler d’une humanité devenue vulnérable à un véritable bug généralisé, voire à une forme de piratage moderne. Ce phénomène pourrait prendre la forme d’attaques intentionnelles — avec l’émergence de nouveaux virus de l’information déployés à grande échelle — ou bien résulter, plus insidieusement, d’une dérive progressive et silencieuse d’un système devenu incapable de produire, de hiérarchiser et de distinguer des informations de qualité.


La vulnérabilité révélée par la faille informationnelle ne tient pas uniquement aux systèmes que l’humanité a construits. Elle trouve aussi sa source dans une caractéristique plus ancienne, plus profonde, inscrite au cœur même de l’espèce humaine : sa propension à raconter des histoires.

La singularité de l’espèce humaine ne réside pas uniquement dans ses capacités intellectuelles. Elle tient surtout à sa faculté à créer des liens, à coopérer à grande échelle, et à se coordonner autour de représentations communes. Cette aptitude à interagir, à faire société, a décuplé ses réalisations de manière exponentielle et lui a permis d’imposer une hégémonie sans équivalent sur la planète.

Au cœur de cette dynamique se trouve le récit. Les religions sont des récits. Les institutions politiques sont des récits. La monnaie est un récit. La science elle-même est une forme de récit structuré. Avec le temps, ces fictions collectives ont pris des formes toujours plus élaborées. Aujourd’hui encore, une grande partie de notre monde repose sur elles : images de marques, produits commerciaux, identités sociales, mais aussi idéologies, théories.

Ces constructions humaines ne sont pas irréelles : elles organisent notre monde et induisent, par notre action, des effets concrets. Mais aucune ne peut prétendre être la réalité. Même les vérités scientifiques les plus robustes ne sont pas le réel lui-même, mais des modèles, des représentations, dépendantes du référentiel dans lequel nous évoluons et de notre logiciel de pensée.

Or, la pertinence d’un récit n’a jamais dépendu uniquement de sa fidélité au réel. Elle dépend avant tout de sa capacité à susciter l’adhésion. Une idée devient opérante non parce qu’elle est vraie, mais parce qu’elle est partagée. L’histoire humaine en offre de nombreux exemples : des guerres, des massacres, des catastrophes collectives ont souvent pour origine des récits puissants, convaincants, mais profondément inadéquats.

Dans un monde où l’action collective repose essentiellement sur des récits partagés, l’information n’est plus un simple outil descriptif. Elle devient le matériau même à partir duquel ces récits se construisent, se diffusent et se transforment. C’est par elle que les représentations du réel circulent, se stabilisent, puis orientent les décisions individuelles et collectives.

Aussi, la vulnérabilité de l’humanité face au système informationnel ne tient pas uniquement à sa capacité à produire des données inadéquates, incomplètes ou trompeuses au regard du réel. Elle réside aussi — et peut-être surtout — dans la possibilité qu’a ce système d’influencer, de perturber et de remodeler les récits à travers lesquels nous vivons

Ce déplacement est essentiel. Car tant que l’on considère le problème sous l’angle de la véracité des faits, il peut sembler circonscrit : il suffirait alors de corriger, de vérifier, de rétablir l’exactitude. Mais lorsque ce sont les récits eux-mêmes qui sont affectés, c’est le cadre d’interprétation qui se déforme. Les données peuvent rester cohérentes, parfois même exactes, tout en s’inscrivant dans une histoire qui oriente leur sens.

C’est précisément là que s’inscrit ce manuscrit.

Il se tient à la frontière entre fiction et réalité, et en explore la ligne de tension.
Il est une fiction, d’abord, parce que ce qu’il contient — malgré son ton et son approche — n’est, fondamentalement, qu’un récit de plus. Mais en développant le récit qui est le sien, et par le simple fait de sa diffusion, ce manuscrit participe lui-même à ce qu’il décrit. Il est, à son échelle, une tentative d’influence. Non pas pour imposer une vision ou dicter une direction, mais pour observer l’effet qu’il peut produire, et en cela il comprend une dimension expérimentale Ce texte n’est donc pas extérieur à la faille qu’il met en lumière. Il s’y expose volontairement et invite le lecteur à en faire l’expérience depuis l’intérieur.

C’est dans ce sens qu’il porte la formule — un manuscrit pour réécrire l’humanité. Non parce qu’il prétend en définir l’avenir, mais parce qu’il interroge le mécanisme par lequel l’humanité se façonne elle-même à travers les histoires qu’elle se raconte. Il vise aussi à faire prendre conscience que chacun d’entre-nous peut lui aussi participer, intentionnellement ou non, à la fabrication des récits qui influence le monde commun. Enfin, il ouvre la possibilité qu’une transformation passe, non pas par la création nouveaux récits, mais par le fait de ne plus aveuglément y croire.

Oui, car au fond, ce manuscrit pose des questions simples, mais que nous évitons le plus souvent de nous poser. À quels récits adhérons-nous réellement ?
Les portons-nous encore par conviction, par habitude, ou par nécessité ?
Avons-nous envie de produire des nouvelles histoires — et si oui, lesquelles ?
Et surtout : est-il souhaitable, collectivement, de continuer à vivre principalement à travers des récits ?

Peut-être est-il temps d’envisager une autre posture. Non pas en renonçant aux histoires, mais en cessant de les confondre avec la réalité qu’elles tentent de saisir. En acceptant, par moments, tel un enfant qui grandit et s’éloigne progressivement des légendes qu’on lui a toujours contées, de regarder le monde sans médiation, sans narration, sans promesse ni sens.

Non pour mieux le saisir.
Mais pour mieux le vivre.

© 2026 Maxime Carrière — Licence CC BY-NC 4.0