Le Cycle
Le corpus s’organise autour d’un cycle, au sein duquel chaque texte pourra prendre place, parfois dans plusieurs à la fois. Ce cycle n’est pas un classement, mais se veut correspondre au mouvement naturel de la pensée humaine. Il n’appelle pas non plus l’accord : il doit pouvoir accueillir des textes contradictoires, ou contestant l’idée même du projet.
Premier mouvement : Raconter
Textes : Fictions
Domaine : Récit / Histoire
Le premier mouvement consiste à raconter le réel, à produire des histoires à partir de notre expérience du monde — des fictions, non pas au sens de mensonge, mais à celui de construction narrative. Cependant, la frontière que l’on imagine entre le récit et la réalité n’est pas aussi nette qu’on pourrait le croire. La réalité humaine s’inscrit dans un récit collectif, et donc réciproquement, raconter quelque chose, c’est faire vivre une certaine forme de réalité. L’Histoire avec un grand H n’est, en ce sens, rien d’autre que le récit de l’humanité. Les religions, les institutions, la monnaie ne sont rien d’autre que des histoires auxquelles suffisamment d’individus ont fini par croire. L’intelligence artificielle, entraînée sur l’ensemble de ces récits, accélère et amplifie cette boucle. Aujourd’hui plus que jamais, le récit est un acte. Écrire n’a jamais été aussi proche d’agir.
Deuxième mouvement : Penser
Textes : Réflexions
Domaine : Philosophie / Science
Le deuxième mouvement consiste à prendre du recul sur ces récits. Passer nos histoires à travers un filtre qui retient ce qu’il y a de subjectif pour ne laisser passer que ce qu’il y a d’objectif. Ce filtre, à la base de la pensée humaine, est ce que l’on appelle le processus d’abstraction. Il permet d’extraire de nos histoires ce qui nous traverse tous, de n’y conserver que ce qui est universel. La notion de système y tient sans doute une place fondamentale pour représenter le monde. Elle en est peut-être même la structure première, applicable transversalement à tous les domaines, imprégnant chaque réalité. La systémique — et c’est là un parti pris d’Humanuscrit — pourrait proposer une lecture unifiée du réel. Dans cette entreprise de construire une photographie objective de notre réalité le langage compte autant que la méthode. Là où le récit peut rester vague, laisser place à l’interprétation, à l’imagination (ce qui fait d’ailleurs qu’une histoire peut évoluer au gré de ses transmissions, et faire ainsi évoluer la réalité humaine), la science, elle, doit s’exprimer dans un langage précis, sans ambiguïté, dépouillé de toute subjectivité, afin de figer les idées qu’elle exprime dans le temps et dans l’espace. C’est l’étape de formalisation. L’écriture dans le langage que proposent les mathématiques en est le paroxysme.
Troisième mouvement : Se Représenter
Textes : Méditations
Domaine : Conscience / Réflexivité
Le troisième mouvement consiste à retourner le regard vers soi. Après avoir observé le monde et tenté de le comprendre, on réalise qu’on fait partie de ce qu’on observe. Le penseur se découvre lui-même comme une entité propre, comme un sujet. Là où le récit exprime la réalité avec subjectivité, et là où la science analyse la réalité avec objectivité, ce troisième mouvement tente de concilier les deux : comprendre la subjectivité en tant que réalité même, avec objectivité. Ce mouvement, c’est la réflexivité : qui sommes-nous ? Quelle identité avons-nous en dehors du rôle que nous jouons dans les systèmes dans lesquels nous vivons ? Ce mouvement s’intéresse à nous-mêmes, avec en toile de fond l’interrogation suivante : qu’est-ce qui est spécifiquement humain ? Comment fonctionne notre esprit ? Qu’est-ce qui est réellement propre à notre espèce et qui ne pourra pas être artificialisé ? Les textes qui en naîtront seront des méditations — non pas au sens religieux, mais au sens d’une pensée qui s’observe elle-même. Ce mouvement pourrait être aussi le moment où Humanuscrit réfléchit sur lui-même : le projet qui se demande, à partir de ces textes, ce qu’il est, ce qu’il fait, ce qu’il produit. Quelque chose qui émergerait quand suffisamment de liens, de textes, de pensées s’accumulent et commencent à former un tout qui se perçoit lui-même. Une sorte de « méta-conscience ». Je ne sais pas si c’est possible. Mais l’exploration vaut le chemin.
Quatrième mouvement : Éveiller
Textes : Contemplations
Domaine : Contes / Poésie
Le quatrième mouvement consiste à dépasser l’analyse. On ne cherche plus à décrire la réalité, on cherche à la ressentir. Mais il y a là un paradoxe. Le domaine du ressenti échappe à celui du langage. La sensation que procure la chaleur, la vision d’une couleur, le ressenti d’une émotion ne peuvent structurellement pas s’exprimer avec des mots. C’est une frontière intrinsèque du langage : les mots peuvent désigner, mettre en relation, mais ils ne portent pas en eux la substance des choses. Ce que la philosophie appelle les qualia — l’effet que cela fait de vivre une expérience — ne sont pas une affaire de signes et de symboles, et résistent ainsi à toute prise rationnelle. Ce mouvement est donc bien paradoxal : tenter d’expliquer, avec des mots, comment se détacher des mots. Guider le lecteur pour que son esprit puisse dépasser la littérature et accéder à un autre royaume — celui des sentiments et des émotions. Ce mouvement cherche à ravir l’esprit, en lui proposant quelque chose de plus juste, de plus beau. C’est ainsi que le conte ne démontre pas. Il ne convainc pas. Il emmène ailleurs, plus haut, plus loin. Il dépose une image dans l’esprit du lecteur et la laisse germer. La poésie, elle, cherche à invoquer la beauté des images à partir de celle des mots. Mais ne nous trompons pas : ce n’est pas que le poème porte en lui la beauté, simplement il la révèle en détournant l’esprit du lecteur. Finalement, ce mouvement vise à surpasser le stade de l’analyse rationnelle pour arriver à quelque chose de contemplatif. Ce qui est à la fois plus simple mentalement et en même temps difficilement accessible — car la démarche n’est sans doute pas naturelle pour l’esprit d’Homo sapiens. Et c’est là encore un parti pris d’Humanuscrit : ce mouvement est sans doute un mouvement d’élévation, ce vers quoi notre espèce devrait peut-être se tourner, car cela, rien ne pourra le remplacer.
Cinquième mouvement : Être
Textes : Incarnations
Domaine : Témoignage / Biographie
Le cinquième mouvement consiste à ne plus raconter, ne plus penser, ne plus rêver. Simplement être. Là encore, le mouvement se heurte au même obstacle fondamental : l’Être ne peut résider dans le texte. Aucun livre ne pourra jamais traduire ce que c’est que de vivre. S’il est possible d’y proposer un chemin, la carte ne remplacera jamais l’expérience vécue. Pourtant, ce cinquième mouvement est celui auquel nous aspirons tous. Vivre, tout simplement. Mais ce mot prend pour l’homme un sens bien particulier. S’il fait partie du monde des vivants, vivre pour l’homme ne se réduit pas à survivre. L’être humain ne se contente pas de suivre un chemin, il peut le choisir. C’est ainsi que l’on peut comprendre ce mouvement : comme le souffle du vent de la liberté. Mais la liberté ne va pas de soi, et elle est sans doute contraire à la tension que nous impriment les différents systèmes auxquels nous appartenons — biologiques, sociaux, psychologiques, familiaux — et qui imposent sur nous leurs contraintes. Alors, si la littérature ne pourra jamais nous apprendre à vivre, elle peut cependant incarner un chemin vécu. Non pas comme une direction à suivre, mais comme un acte de transparence : voici les choix que j’ai faits, et pourquoi je les ai faits. Ces incarnations servent sans doute autant l’auteur que le lecteur — le premier repassant son histoire passée à travers le filtre de son propre jugement présent, le second jugeant par lui-même si un tel chemin est opportun ou non. Cela étant dit, pour s’incarner dans un texte, nul besoin d’avoir suivi un parcours exceptionnel. Ce qui compte, c’est de l’incarner avec sincérité.
Sixième mouvement : Transformer
Textes : Propositions
Domaine : Politique / Société
Le sixième mouvement consiste à revenir vers le monde. Celui qui a appris à être libre découvre tôt ou tard qu’il ne l’est jamais seul. Sa liberté rencontre celle des autres, et surtout les systèmes qui les relient — institutions, économies, technologies — ces systèmes que l’être humain a conçus avant qu’ils ne lui échappent. Être ne suffit donc pas : encore faut-il pouvoir vivre ensemble. Ce mouvement est celui du passage de l’individuel au collectif, de la liberté intérieure à la responsabilité partagée. C’est le domaine du politique, au sens premier du terme : l’art d’organiser la cité, de décider ensemble de la manière dont nous voulons habiter le monde. Ce mouvement porte pourtant un danger qui lui est propre. Transformer le monde, c’est toujours risquer d’imposer un nouveau récit à la place de l’ancien, de remplacer une fiction par une autre en la présentant comme la seule possible. L’Histoire est jalonnée de ces révolutions devenues à leur tour des systèmes oppressifs. C’est pourquoi les textes qui naîtront de ce mouvement ne seront ni des programmes, ni des doctrines, mais des propositions : des pistes soumises au jugement de chacun, que l’on peut discuter, amender, contester ou rejeter. Des analyses de nos institutions, des critiques de nos modèles, des expérimentations, des utopies aussi, pourvu qu’elles se sachent utopies. La question de l’alignement de l’intelligence artificielle appartient sans doute pleinement à ce mouvement, car c’est une question qu’aucun expert, aucune entreprise, aucun État ne devrait pouvoir trancher seul. C’est peut-être ici que le lien entre récit et réalité devient le plus visible : une idée partagée par suffisamment d’individus finit toujours par transformer le monde. Reste à choisir, collectivement et en conscience, lesquelles.
Le cycle infini
Ce cycle n’a pas de fin. Car un monde transformé, même imperceptiblement, n’est déjà plus tout à fait le même monde. Ce que nous avons changé ensemble devient à son tour une expérience à raconter, le nouveau décor dans lequel s’écriront les histoires suivantes. Le cycle part du monde, s’en éloigne pour le comprendre, se tourne vers l’intérieur jusqu’à l’expérience la plus intime, puis revient vers le monde pour agir sur lui. Raconter, penser, se représenter, éveiller, être, transformer — puis raconter à nouveau, autrement, depuis un autre point de vue, avec un regard nourri par le chemin parcouru. La boucle se referme, non pas sur elle-même comme une répétition, mais comme une spirale : chaque passage à travers le cycle produit un récit différent, nourri par l’expérience du précédent. C’est en cela que le mouvement est vivant.
⊳ Raconter → Penser → Se Représenter → Éveiller → Être → Transformer → … ⊲
D’après le Postscriptum de System Down