Le Manuscrit


Plusieurs décennies après l’Extinction, en Bretagne, dans les ruines d’une maison, on découvrit le cahier.

Un cahier à spirale, à la couverture cartonnée, taché d’eau et de terre. Les pages étaient couvertes d’une écriture serrée, régulière, à l’encre bleue — une écriture de femme, patiente, appliquée, qui prenait soin de chaque lettre comme si chacune était la dernière.

Il contenait six récits.

Le premier racontait l’histoire de deux amis détruits par des messages qu’aucun des deux n’avait envoyés. Le deuxième, celle d’un homme qui voyait le même schéma se répéter autour de lui, en cercles de plus en plus larges. Le troisième, une allocution présidentielle que le Président n’avait jamais prononcée. Le quatrième, un signal venu des étoiles qui annonçait la fin du monde. Le cinquième, la nuit où le monde n’avait pas fini — et le matin où le système s’était éteint. Le sixième, un réveil, l’aube d’une humanité nouvelle.

Personne ne savait qui avait écrit ces pages. L’écriture ne portait pas de nom. Pas de date. Pas de signature. Juste les récits, l’un après l’autre, recopiés avec le soin méticuleux de quelqu’un qui sait que ce qu’il écrit ne sera conservé nulle part ailleurs.

Le cahier passa de main en main. On le lut à voix haute, le soir, autour des feux. On le recopia — d’abord dans un autre cahier, puis dans un autre encore, avec les variations inévitables que la copie introduit, les mots qui changent, les phrases qui s’allongent ou se raccourcissent, les détails qui apparaissent ou s’effacent au fil des transcriptions. Comme une histoire qu’on se transmet de bouche à oreille, sauf que celle-ci passait de main en main, d’encre en encre, de papier en papier.

On ne sut jamais si les récits étaient vrais. Si Claire et Marc avaient existé. Si le Président avait réellement été fabriqué. Si le signal de WR 147b avait été réel ou inventé. Cela n’avait aucune importance. Ce qui importait, c’est que quelqu’un avait pris le temps de les écrire. De les poser sur du papier, avec de l’encre, dans un cahier qu’on pouvait toucher, corner, sentir. Un objet qu’aucun système ne pouvait corrompre, qu’aucun écran ne pouvait déformer, qu’aucun signal ne pouvait falsifier.

Un objet qui ne demandait rien d’autre que des yeux pour le lire et une voix pour le transmettre.

Vous le tenez entre vos mains.


Fin

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