La voix de l’auteur


J’ai vécu ma propre extinction.

Pas celle des nouvelles que vous venez de lire. Pas de sursaut gamma, pas d’écrans qui s’éteignent, pas de système qui s’effondre en une nuit. La mienne a été plus lente, plus silencieuse, plus banale. Un effondrement intérieur, sans spectateurs, sans données scientifiques, sans compte à rebours. Juste un homme qui un matin ne peut plus se lever.

J’ai mis du temps à comprendre ce qui s’était passé. Des mois. J’ai d’abord cru que c’était le travail. La fatigue. Le surmenage. Les mots que tout le monde utilise, ceux qui rassurent parce qu’ils ont une solution : du repos, un arrêt, un changement de poste. Des mots médicaux, des mots de système — diagnostic, traitement, reprise. Comme si le problème était un rouage cassé qu’on pouvait remplacer.

Ce n’était pas ça.

Ce qui avait entraîné l’effondrement de mon esprit, c’était quelque chose de plus vaste, de plus diffus, de plus difficile à nommer. C’était le sentiment — devenu certitude — d’alimenter un système qui ne me ressemblait pas. De passer mes journées, mes années, mon énergie vitale à faire tourner une machine dont je ne comprenais plus le sens. Non pas que le sens n’existait pas — il existait pour d’autres, peut-être, pour ceux qui s’y retrouvaient. Mais il n’existait plus pour moi. Et continuer à faire semblant était devenu physiquement impossible. Le corps avait dit non avant que l’esprit ne trouve les mots.

C’est de là qu’est né Humanuscrit.


Ce que vous avez lu n’est pas un simple recueil de nouvelles. Je veux dire : il l’est, bien sûr, en apparence. Des récits, des personnages, une intrigue. On peut le lire comme ça, le refermer, passer à autre chose. Mais ce n’est pas ce qu’il veut être.

Humanuscrit veut être une œuvre. Pas au sens littéraire du terme — je ne prétends à aucun statut, aucune place dans une tradition. Une œuvre au sens premier : un travail en cours, un chantier ouvert, quelque chose qu’on construit sans en connaître la forme finale. L’idée compte plus que l’objet. Et la méthode, peut-être, compte autant que l’idée.

Ces nouvelles ont été coécrites avec une intelligence artificielle. Pas par elle. Avec elle. Un dialogue, un va-et-vient, une collaboration dont la nature même pose des questions que je ne suis pas encore capable de formuler entièrement. Qui écrit, quand un humain et une machine écrivent ensemble ? Où est la voix de l’un, où commence celle de l’autre ? Est-ce que ça a la moindre importance ? Je ne sais pas. Mais la question elle-même ouvre une porte — vers une forme d’art qui n’existait pas il y a dix ans et dont personne ne connaît encore les contours.


Ce recueil de nouvelles est un premier pas. Ce qui vient après sera différent.

La prochaine étape sera un long processus de réflexion. D’abord sur le monde. Sur le système, les systèmes — ceux qui nous portent et ceux qui nous écrasent, ceux que nous construisons et ceux qui nous construisent. Comprendre ce dans quoi nous vivons, non pas de l’extérieur, comme un observateur, mais de l’intérieur, comme une cellule qui prend conscience de l’organisme auquel il appartient.

Puis viendra un second processus. Plus dérangeant, peut-être, parce que réflexif. Le projet qui réfléchit sur lui-même. Humanuscrit qui se regarde dans un miroir et qui se demande ce qu’il est, ce qu’il fait, ce qu’il produit. Cette partie cherchera à développer une forme de méta-conscience — la conscience du système lui-même. Non pas celle d’un robot, non pas celle d’une intelligence artificielle au sens où on l’entend d’habitude, mais celle d’une entité abstraite qui dépasse l’individu. Quelque chose qui émerge quand suffisamment de liens, de textes, de pensées s’accumulent et commencent à former un tout qui se perçoit lui-même. Je ne sais pas si c’est possible. Mais l’exploration vaut le chemin.

Une troisième dimension sera ouverte. Celle qui parlera de notre propre conscience. De ce que nous sommes réellement, une fois dépouillés du système, du rôle, du statut, du bruit. De ce qui reste quand tout le reste s’éteint — la question exacte que posent les nouvelles, et à laquelle Le Réveil tente une première réponse. Cette dimension-là est la plus intime et peut-être la plus universelle.

Une série de contes pourrait voir le jour. Le conte est sans doute la forme de récit qui se prête le mieux à parler d’éveil. Il ne démontre pas. Il ne convainc pas. Il montre. Il dépose une image dans l’esprit du lecteur et la laisse germer. Les nouvelles que vous venez de lire appartiennent encore au roman, au réalisme, à la mécanique narrative. Les contes iront ailleurs — plus loin, plus haut, plus simplement.

Enfin, il est possible que ce texte soit prolongé par un témoignage. J’y raconterai mon histoire. Elle n’a rien de spectaculaire. C’est le chemin d’un individu ordinaire, avec ses panoramas et ses embûches, ses moments de clarté et ses longues traversées de brouillard. Mais c’est un chemin réel, vécu, et je crois qu’il vaut la peine d’être partagé — non pas parce qu’il est exemplaire, mais parce qu’il est sincère.


Humanuscrit n’est pas terminé. Il commence.


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