Le cri inconscient des lycéens
(contre les adultes inconscients)
Texte coécrit par Max Carrière et Claude (Anthropic).
Le mot inconscient a deux visages.
Le premier regarde vers le dedans. L’inconscient, c’est ce qui travaille au fond de nous sans avoir encore trouvé le chemin de la raison : une intuition, un malaise, une certitude sans preuve. On sait que quelque chose ne va pas avant de savoir quoi. Le corps le sait, la gorge le sait ; la phrase, pas encore.
Le second regarde vers le dehors. Être inconscient, c’est agir sans mesurer les conséquences de ses actes, par imprudence, par négligence, parfois en connaissance de cause. On le dit d’un conducteur qui double dans un virage. Et depuis quelques semaines, nous le disons des lycéens.
Or ce qui monte des lycées cet automne est en réalité un cri inconscient au premier sens, et il s’adresse à des inconscients au second. Ces inconscients-là, c’est nous.
Ce que disent les lycéens est précis. Des professeurs absents que personne ne remplace. Des classes à trente-cinq. Des murs qui moisissent, des plafonds qui cèdent, un ventilateur pour trente-sept élèves quand la chaleur de septembre s’installe dans les salles. Parcoursup, cette machine qui, à dix-sept ans, trie les avenirs.
Tout cela est vrai, et tout cela suffirait à justifier une colère. Pourtant, à les écouter, on sent que la liste ne dit pas tout. On réclame un professeur de mathématiques parce que c’est une chose qu’on peut nommer. Ce qu’on ne sait pas nommer reste en dessous, et pèse.
Ce qui ne trouve pas ses mots cherche une autre issue. « Les mots sont des fenêtres, ou bien ce sont des murs », écrivait Marshall Rosenberg, intitulant ainsi son ouvrage le plus célèbre. Quand le langage fait défaut, quand aucune fenêtre ne s’ouvre, il ne reste que le mur, et ce qu’on lance contre lui. La violence commence là où la parole s’arrête. Elle ne dit rien de plus que le cri : elle en dit moins. Elle ne porte aucune revendication, elle les recouvre toutes, et elle offre à ceux qui ne voulaient pas écouter la meilleure raison de ne plus le faire. La violence n’est pas la vérité du cri, elle est sa défaite. C’est pourquoi il faut aider ce cri à trouver ses mots avant que d’autres ne parlent à sa place. Ce texte voudrait en chercher quelques-uns.
Face à ce cri, les adultes ont leurs phrases toutes prêtes. « Ils ne savent même pas pourquoi ils manifestent. » « Ils sont manipulés. » La première leur refuse la pensée, la seconde leur refuse la volonté. Toutes deux dispensent de répondre.
Il en existe une troisième, plus douce, et peut-être pire : « On les comprend. Ils ont raison. On est derrière eux. » Derrière eux. Tout est dit. C’est la place que l’on prend quand on laisse quelqu’un d’autre avancer à découvert. Des adultes derrière des adolescents, pendant que ces adolescents, devant, respirent les gaz lacrymogènes. Cette compréhension-là est un demi-aveu : on reconnaît que quelque chose est grave, mais on laisse à de plus jeunes le soin de le dire et d’en payer le prix. La place d’un adulte n’est pas derrière.
Ce qui pèse sous la liste, je crois qu’on peut le nommer. Ce n’est pas un hasard si le cri part du lycée. L’école est le lieu où une société fait sa promesse aux enfants. Depuis des générations, elle leur dit : travaille, et tu auras ta place. Fais ce qu’on te dit aujourd’hui, et tu choisiras demain. Toute l’autorité de l’école, et celle des adultes avec elle, repose sur ce contrat : des années d’efforts et d’obéissance contre un avenir.
Quand les plafonds de l’école s’effondrent, c’est ce contrat qui se lézarde sous leurs yeux.
Cette promesse, nous ne l’avons pas inventée. On nous l’avait faite à nous aussi, dans un monde de croissance où elle semblait aller de soi. Nous y avons cru, puis un peu moins. Nous l’avons transmise quand même, parfois sans plus tout à fait y croire, faute d’en avoir une autre à proposer. Les avertissements ne manquaient pourtant pas ; nous sommes restés sourds. Notre inconscience est là : non dans l’ignorance, mais dans la négligence, celle d’avoir laissé pourrir la situation jusqu’à ce que plus aucun retour ne soit possible.
Cette promesse a un nom : réussir dans la vie. Un bon travail, une belle voiture, un train de vie confortable et la perspective de pouvoir y faire prospérer sa famille, ses enfants.
Cette promesse n’est plus tenable. L’ascenseur social est en panne, et ceux qui attendent devant les portes le savent mieux que ceux qui l’ont pris.
Cette promesse n’est même plus souhaitable : si l’ascenseur repartait demain, il monterait vers un étage en flammes.
Mais cela ne s’écrit pas sur une banderole. Cela ne se formule pas en revendications. Et auprès de qui, d’ailleurs, le revendiquer ?
De chacun d’entre eux s’échappe alors ce cri inconscient. Nous n’y entendons qu’un brouhaha, celui d’une classe abandonnée. Mais à travers ce mouvement à l’unisson, c’est une génération qui hurle.
Alors. Comment apaiser cette colère ? Pas de nouvelles promesses : elles ne sont plus audibles.
Peut-être une chose très simple. Que les adultes, une bonne fois pour toutes, agissent en conscience : qu’ils prennent à leur tour la parole et qu’ils disent, les yeux dans les yeux, qu’ils ont menti. Que ce qu’ils ont promis hier ne pourra pas se réaliser demain. Que cette promesse, celle qu’on leur avait faite à eux et qu’ils ont poursuivie toute leur vie, est précisément ce qui a conduit le monde là où il est. Et que, dans la situation où ils ont plongé leurs enfants, ils ne sont plus en mesure de donner des ordres.
Sources
- Mouvement lycéen de l’automne 2026 : Amnesty International France, « Mouvement lycéen : des mineurs face à la répression des forces de l’ordre ».
- Marshall B. Rosenberg, Les mots sont des fenêtres (ou bien ce sont des murs). Introduction à la Communication NonViolente, La Découverte.