Qui suis-je ?

C’est peut-être la question la plus ancienne de la philosophie, et la seule à laquelle on ne peut pas échapper. On peut vivre sans savoir ce qu’est le temps ou la matière. On vit plus difficilement sans savoir qui vit.

Deux réponses se présentent. La première : je suis ce qui éprouve. Il y a un effet que cela fait d’être moi, une lumière intérieure dans laquelle le monde apparaît. La seconde : je suis ce qui veut. Je peux agir, infléchir le cours des choses, donner une direction au monde, si petite soit-elle.

Mais peut-être ne suis-je qu’un canal. Un témoin. Un point de vue par lequel passent des causes qui ne sont pas les miennes : mes gènes, mon histoire, mon milieu, les systèmes qui m’entourent. Si chacun de mes gestes découle des états du monde qui le précèdent, où suis-je, dans tout cela ?

La réponse la plus naturelle serait de dire : nous sommes la somme de nos actions et de nos états. Mais cette somme n’est pas homogène. Certains de nos états ne sont déterminés par rien : ils sont le fruit du hasard. Et certaines de nos actions ne sont pas déterminées non plus. C’est précisément là que nous nous trouvons : dans la part de nous qui décide.

Le hasard et la liberté mesurent tous deux un défaut de détermination. Mais pas au même endroit. Le hasard, c’est ce qui arrive sans que rien le fasse arriver. La liberté, c’est ce qui est choisi sans que rien l’impose. Dans le premier cas, rien ne tranche. Dans le second, quelque chose tranche.

Mais qu’est-ce qui tranche ?

La tentation est de répondre : une fonction, une règle intérieure qui, devant plusieurs possibles, en sélectionne un. Mais une fonction est un objet parfaitement déterminé. On aurait chassé la détermination par la porte pour la voir revenir par la fenêtre.

C’est ici que les mathématiques, que j’ai si longtemps enseignées, m’offrent une image. Bertrand Russell se demandait comment choisir un élément dans chacune d’une infinité de paires. Pour des chaussures, c’est facile : on prend toujours la gauche. Une règle suffit, puisque les objets eux-mêmes portent une différence. Pour des chaussettes identiques, aucune règle ne fonctionne. Rien dans les chaussettes ne permet de préférer l’une à l’autre. Il faut alors un axiome, l’axiome du choix, qui affirme qu’un choix est possible sans jamais dire lequel.

Voilà peut-être la forme exacte de notre liberté. Là où une règle peut être tirée des choses, il n’y a pas de choix, seulement de l’application. Le choix n’apparaît que là où les choses se taisent, là où rien, dans l’état du monde, ne décide à notre place.

La plus grande partie de notre vie se déroule du côté des chaussures. Nos réflexes, nos habitudes, nos réactions sont des règles. Elles sont notre histoire, elles nous appartiennent, mais elles ne sont pas nous. On ne peut pas juger quelqu’un sur son histoire, ni sur ses automatismes. Ce qui peut être loué ou blâmé, ce sont les choix qu’il a faits : les rares moments où il se trouvait devant des chaussettes.

Nous ne sommes pas notre libre arbitre. Mais il fait partie de nous. Et la volonté, c’est précisément la capacité à l’exercer : se tenir dans ces moments où rien ne décide, et décider quand même.

Reste une difficulté. Nous vivons dans des systèmes (une famille, une institution, une économie) qui ont leur propre volonté. Lorsque nous occupons un rôle, ce rôle agit souvent à travers nous. On dit que Napoléon a fait l’histoire. On pourrait dire aussi que l’histoire avait besoin d’un Napoléon, et qu’elle l’a trouvé. Combien de nos décisions sont celles de notre fonction plutôt que les nôtres ?

La liberté n’est alors peut-être pas un absolu que l’on possède ou non. Elle serait plutôt une mesure : le degré d’autonomie d’un être par rapport aux systèmes qui l’enveloppent. On n’en sort jamais tout à fait. Mais on peut parfois reconnaître qu’une règle agit à travers nous, et découvrir qu’à cet endroit précis, il y avait peut-être des chaussettes.

Qui suis-je, alors ? Pas seulement ce qui éprouve. Pas seulement ce qui veut. Peut-être ce qui, au milieu de tout ce qui est déterminé, garde la possibilité de choisir. Une part minuscule, sans doute. Mais c’est la seule dont je puisse vraiment répondre.

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