I. La seule chose grave

Dans la vie, la seule chose de grave, c’est d’être malheureux. C’est le seul drame véritable que l’on peut rencontrer : celui d’être confronté, à un moment de son existence, à une forme de mal-être qui rend l’expérience de la vie douloureuse. Parfois, les états de l’âme peuvent nous plonger dans une souffrance insupportable. On peut y être confronté pour diverses raisons, et elles sont toutes recevables. Mais ce qui est dramatique, ce ne sont point les causes ou les évènements qui nous ont conduits à cette souffrance, mais bien le fait d’en souffrir. Dissiper cette souffrance, c’est le seul véritable problème à résoudre.

Mais alors, comment s’en sortir ? Que faire lorsque l’âme a mal ? Il convient tout d’abord de prendre conscience que le problème se situe au sein de nous-mêmes. Bien sûr, il est possible d’identifier quelques causes externes au mal qui nous ronge. Néanmoins, la source même de notre souffrance, elle, se situe aux confins de notre être. C’est une première bonne nouvelle : il est difficile, et même parfois impossible, de changer certaines réalités. En revanche, notre capacité à nous transformer nous-mêmes est, elle, a priori infinie.

II. Drame ou comédie

Et c’est là la clef pour échapper à nos tourments : le changement. Si notre expérience de la vie ne nous rend pas heureux, alors la seule certitude que nous pouvons formuler, c’est que celle-ci doit évoluer. Qu’avons-nous à perdre ? Peut-être parfois une certaine forme d’orgueil, qui nous pousse à croire que la personne que nous sommes est la meilleure version de nous-mêmes, et que celle-ci n’est point responsable des différents problèmes et difficultés que nous rencontrons. Changer suppose donc d’abord d’accepter ce changement, quitte parfois à faire le deuil de notre être du passé.

Mais changer n’est pas une entreprise facile, car sans action de notre part, notre personne se laissera aller, guider par ses anciennes habitudes. Elle empruntera les mêmes sentiers battus, qui conduisent vers les mêmes impasses. Ainsi est fait l’esprit humain, mettant en œuvre par défaut les schémas qui sont inscrits dans son inconscient. Aussi, notre décision de changer ne peut se limiter à une simple promesse. Initier un changement est une démarche active portée par une motivation ferme. Changer devient en quelque sorte un objectif prioritaire que nous devons suivre avec détermination.

Reste à comprendre quelle est la nature du changement à opérer. D’ailleurs, plus qu’un changement, il s’agit plutôt d’une transformation : il n’est point question ici de changer de vie, ni de modifier la réalité des choses que nous vivons, mais plutôt de transformer notre manière de vivre, de rectifier notre façon de percevoir les choses. Dans la vie, ce qui compte en réalité, ce ne sont pas tant les évènements auxquels nous faisons face que l’expérience à laquelle nous participons. Les choses que nous vivons ne sont en fait que le décor d’une histoire que nous avons le pouvoir d’écrire d’une manière ou d’une autre. Notre destin nous impose le cadre de la pièce, mais drame ou comédie, c’est à nous de choisir.

Il s’agit donc de basculer du rôle de spectateur à celui de narrateur. Prendre conscience que la vie est une invention dont nous sommes le créateur. Chaque détail du quotidien est un prétexte pour se raconter quelque chose. Et cette histoire que nous nous racontons, c’est précisément cela, notre vie, notre vraie vie.

III. La petite voix

La petite voix. C’est elle qui conte les histoires. La plupart du temps, nous la laissons parler, sans contrôle véritable. Ainsi, c’est donc elle qui écrit la majeure partie de notre vie intérieure. Bien sûr, notre esprit a la possibilité d’intervenir, de guider même cette petite voix dans l’élaboration de son récit. C’est précisément ce que l’on appelle le libre arbitre. Mais il faut bien reconnaître que ce dernier n’exerce qu’un contrôle partiel sur le cours de l’histoire. Il est rare que l’arbitre, seul face à tous les joueurs, parvienne à intervenir de façon décisive sur l’issue d’un match. Notre libre arbitre peut se retrouver lui aussi bien impuissant face au flot des paroles que déverse notre inconscient.

Certaines techniques, telles que l’hypnose ou la méditation, proposent quelques outils pour mieux appréhender cette petite voix. L’idée n’est pas de la rendre muette, ce qui est tout d’abord impossible et de surcroît non souhaitable, mais plutôt d’apprendre à mieux cohabiter avec elle : d’une part en apprenant à mieux l’écouter, d’autre part en lui posant des limites claires, afin qu’elle reste à sa place. Et pour cause : notre petite voix, en plus de sa propension à être bavarde, possède la fâcheuse tendance à devenir envahissante. Si un cadre ne lui est pas posé, elle a vite fait de s’étendre jusqu’à emplir la totalité de l’espace mental. Notre libre arbitre se retrouve alors occulté, submergé par ce discours intérieur, incapable de prendre sa place et d’assumer son rôle si important de chef d’orchestre, qui nous permet d’être nous-mêmes. Plongée dans une cacophonie mentale, notre âme peine alors à trouver l’harmonie.

Le corps s’entretient par l’exercice, la raison par l’étude. L’esprit, lui, est souvent laissé à lui-même, comme si penser suffisait à en prendre soin. C’est pourtant lui qui demande peut-être le plus d’attention, car c’est en lui que tout le reste se joue.

Quels que soient les courants spirituels dont elles proviennent, les pratiques qui s’y consacrent poursuivent au fond le même but : faire taire un instant notre petite voix. Non pour la faire disparaître, mais pour découvrir ce qui demeure lorsqu’elle se tait. Dans ce silence, quelque chose se tient là, qui n’est pas un récit : celui qui écoute. C’est lui, peut-être, le chef d’orchestre. Il ne joue d’aucun instrument. Mais chaque fois que nous le retrouvons, notre libre arbitre reprend un peu de place, et nous prenons part, de façon plus marquante, à l’écriture de notre histoire.

Négliger cet espace n’est pas sans conséquence. Lorsque l’esprit n’a plus aucun lieu où se retirer, il devient vulnérable. La petite voix occupe tout, et le moindre évènement suffit à faire basculer le récit vers le drame.

Reste une mise en garde. Les ressources pour apprendre ces pratiques n’ont jamais été aussi nombreuses, et certaines peuvent aider à faire les premiers pas. Mais il y a un paradoxe à vouloir faire taire sa petite voix en écoutant celle d’un autre : un guide peut devenir une voix de plus dans le vacarme. Ce qu’il s’agit de rencontrer se trouve au fond de nous-mêmes, et c’est là, à terme, qu’il faut descendre, seul à seul avec son esprit. Ce qui ne dispense pas, lorsque la souffrance déborde, de se laisser aider : il est des moments où l’on ne peut pas descendre seul.

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