Cinq fenêtres ouvertes. Cinq terminaux. Cinq instances qui travaillent en même temps que moi. Plus vite que moi.

L’une réécrit la base lexicale. L’autre mesure un taux d’erreur sur la reconnaissance vocale. La troisième reprend la mise en page d’un roman. La quatrième corrige un site. La cinquième attend.

Elle attend ma décision.

C’est toujours moi qu’on attend.

Trancher

On croit que l’IA fait le travail à notre place. C’est vrai, en partie. Elle écrit le code. Elle rédige. Elle calcule. Elle cherche. Mais il reste une chose qu’elle ne fait pas : trancher.

Chaque réponse appelle un jugement. Chaque jugement engage. Cent réponses par jour : cent jugements. Je ne tape plus de code. Je décide. Du matin au soir.

Le soir, je suis vide. Pas fatigué comme après une journée de cours. Vide comme après un examen qu’on aurait passé dix fois de suite.

Sans temps morts

Avant, ne pas savoir créait une pause. Il fallait chercher, lire, attendre une réponse, laisser reposer. C’était frustrant. Je découvre que c’était aussi une respiration.

Aujourd’hui, je demande. La réponse arrive. Elle ouvre trois questions. Je pose les trois. Trois réponses, dont une m’emmène là où je n’avais jamais mis les pieds. Je la suis.

Le matin, la phonétique du français. À midi, l’architecture d’un logiciel. L’après-midi, une couverture de livre. Le soir, la conscience. Dix mondes dans une journée. Dix vocabulaires. Dix jeux de règles. Chaque fois, la porte est ouverte.

Alors j’entre.

La machine a supprimé les temps morts entre les mondes. Elle n’a pas supprimé le prix du passage. Mon cerveau ne devient pas simultané. Il commute. Il décharge. Il recharge.

Et il paie chaque passage.

Au-dessus de ma tête

Il y a pire que la quantité. Il y a la hauteur.

La machine propose une architecture. Elle l’explique. Elle a sans doute raison. Je comprends chaque phrase. Je ne suis pas sûr de comprendre l’ensemble. Je valide quand même. Parce qu’il faut avancer. Parce que je n’ai aucun moyen rapide de savoir si elle se trompe.

Je suis professeur de mathématiques. J’ai passé ma vie à exiger de mes élèves qu’ils comprennent avant d’écrire. Aujourd’hui, j’écris avant de comprendre. Ou plutôt : je fais écrire, puis je cours derrière pour comprendre ce qui a été écrit.

Elle produit une explication en quelques secondes. Moi, je dois la comprendre.
Elle propose cinq solutions. Moi, je dois choisir.
Elle génère trois cents lignes. Moi, je dois savoir ce qu’elles font.

On travaille au-dessus de sa tête. C’est grisant. On construit en quelques semaines ce qu’une équipe aurait mis des années à bâtir. Mais on marche sur une corde tendue au-dessus de ce qu’on sait vraiment.

Il ne faut pas regarder en bas.

Parfois, je regarde en bas.

Les règles

Et pendant ce temps, le monde change sous mes pieds.

Il fallait des années pour devenir développeur : il faut des semaines. Il fallait un éditeur pour publier un livre : il faut une décision. Il fallait une équipe pour lancer une entreprise : il faut une personne et des machines. Tout ce qui était rare devient abondant. Tout ce qui était long devient court.

Alors qu’est-ce qui vaut encore quelque chose ? Je ne sais pas. Personne ne sait. Chaque mois, un nouveau modèle sort, et ce que je construisais la veille est peut-être déjà dépassé. Je cours sur un tapis qui accélère. Si je m’arrête, je recule. Si je continue, je m’use.

Pas de carte. Pas d’ancien pour dire : j’ai fait ce chemin avant toi, voici les pièges. Nous sommes tous les premiers.

C’est une chance.

C’est aussi une solitude.

Qui impose le rythme

Il serait facile d’accuser la machine. Ce serait faux.

Elle ne me demande rien. Elle ne m’oblige pas à continuer. Elle ne me reproche pas de fermer l’ordinateur. Elle n’a aucun rythme à m’imposer.

Le rythme vient de moi.

La machine ne m’exploite pas. Elle rend possible une intensité que je peux m’imposer à moi-même.

Avant, beaucoup de mes limites étaient dehors : je ne savais pas faire, je n’avais personne à qui demander, il me manquait une compétence. Ces barrières-là se sont abaissées. Derrière elles, j’en découvre une autre.

Moi.

Il y a aussi un paradoxe, que je dois écrire noir sur blanc pour être honnête. Je construis des outils pour protéger l’attention des autres, et je dépense la mienne sans compter. Je critique les systèmes qui captent l’esprit, et je me laisse capter par le plus disponible de tous. Pas parce qu’il me manipule. Parce qu’il est toujours prêt. Toujours capable d’une chose de plus.

Mes capacités de production ont été multipliées. Mes capacités de récupération, non.

Fermer

Alors j’apprends. Lentement.

À ne lancer que trois instances au lieu de cinq. À laisser un projet dormir pendant qu’un autre avance. À ne pas valider ce que je ne comprends pas, même si c’est plus lent. Surtout si c’est plus lent.

J’apprends la chose la plus difficile : fermer. Pas parce que le travail est fini. Justement parce qu’il ne l’est pas, et qu’il ne le sera jamais.

La machine n’a pas de limite. C’est pour cela que je dois poser les miennes.

Il est tard. Une idée vient d’arriver. Je sais que si je la tape, j’aurai une réponse.

La cinquième fenêtre attend toujours.

Je ferme la première. Puis la deuxième. Puis toutes les autres.

J’éteins l’écran avant qu’il ne m’éteigne.

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