Pendant longtemps, j’ai suivi le chemin.

Pas aveuglément. Pas contre mon gré. J’ai fait des études que j’avais choisies, dans un domaine que j’aimais. Les mathématiques. J’ai passé des concours, obtenu l’agrégation, puis je suis devenu professeur.

Sur le papier, tout allait bien.

J’avais un métier. Un statut. Une famille. Une maison. Une place identifiable dans la société. Lorsque quelqu’un me demandait ce que je faisais dans la vie, je pouvais répondre en trois mots :

Professeur de mathématiques.

La réponse suffisait.

Et c’est peut-être cela, au fond, qu’un chemin nous apporte : il nous dispense pendant un temps de nous demander où nous allons.

Il suffit d’avancer.

La trajectoire

Nous aimons raconter nos vies comme une succession de décisions.

J’ai choisi de faire des mathématiques. J’ai choisi de passer l’agrégation. J’ai choisi d’enseigner.

Avec le recul, les choses me paraissent moins simples.

Nous choisissons, bien sûr. Mais nous choisissons à l’intérieur d’un espace largement dessiné avant nous.

L’école nous apprend à réussir à l’école. La réussite ouvre certaines portes. Lorsque nous sommes bons dans une discipline, on nous encourage à poursuivre. Un diplôme en appelle un autre. Puis vient un concours. Un métier. Une carrière.

À chaque étape, la décision nous appartient.

Et pourtant la direction générale semble parfois étrangement indépendante de nous.

Je ne regrette pas ce chemin.

J’ai aimé les mathématiques. J’ai aimé enseigner. J’aime encore transmettre.

Simplement, quelque chose a fini par ne plus fonctionner.

Je pourrais chercher une cause précise. Le métier. L’institution. La fatigue. Moi-même.

Ce serait probablement artificiel.

Un système ne s’effondre presque jamais à cause d’une seule pièce.

À un moment, je n’ai simplement plus pu continuer comme avant.

L’arrêt

On imagine facilement qu’arrêter signifie ne plus avancer.

J’ai découvert l’inverse.

C’est lorsque ma trajectoire s’est interrompue que beaucoup de choses ont commencé à bouger.

Au début, il n’y a pas de révélation.

Il y a surtout du vide.

Quand disparaissent les horaires, les obligations, les automatismes et jusqu’à la réponse toute faite à la question « qu’est-ce que tu fais dans la vie ? », une place se libère.

Cette place n’est pas nécessairement agréable.

Il faut d’abord apprendre à ne pas la remplir.

Puis certaines choses reviennent.

L’envie de comprendre.

L’envie de construire.

L’envie d’écrire.

J’ai commencé à travailler sur des outils destinés à la lecture. Puis sur la langue, les sons, la parole. Je ne suis ni linguiste ni informaticien de formation. J’ai appris. J’ai programmé. J’ai travaillé avec des intelligences artificielles. Une idée en entraînait une autre.

Lectura est né ainsi.

Puis j’ai écrit.

Ce qui devait être une expérience est devenu un texte, puis un livre.

System Down.

J’ai envoyé le manuscrit à des éditeurs.

Pas de réponse.

Alors cette absence de réponse est devenue elle-même une réponse : j’allais le publier.

Humanuscrit est né à son tour.

Quand je me suis arrêté, je ne savais rien de tout cela.

C’est important.

Parce que si je reconstruisais aujourd’hui cette période comme une histoire parfaitement cohérente — j’ai quitté une ancienne vie pour devenir ceci — je mentirais.

Il n’y avait pas de plan.

Faire quelque chose qui n’existe pas

Créer procure une sensation très différente de celle qui consiste à occuper une place existante.

Un professeur arrive dans une institution qui existait avant lui et qui existera après lui. Son rôle est défini. Ses horaires, ses obligations, ses programmes et jusqu’à une partie de ses gestes professionnels le sont également.

Créer quelque chose à partir de rien est beaucoup plus inconfortable.

Personne ne vous attend.

Personne ne vous dit que vous êtes au bon endroit.

Personne ne vous garantit que ce que vous faites a une quelconque utilité.

Vous pouvez travailler pendant des mois sur un logiciel que presque personne n’utilisera.

Construire un site que presque personne ne visitera.

Écrire un livre que presque personne ne lira.

Cette possibilité n’est pas théorique.

Elle est probablement, lorsqu’on commence, l’issue la plus vraisemblable.

Alors pourquoi continuer ?

Je me suis souvent posé la question.

Je crois aujourd’hui que la réponse tient peut-être dans la différence entre deux verbes :

réussir et faire.

Pendant longtemps, j’ai voulu réussir ce que je faisais.

Aujourd’hui, j’essaie davantage de faire ce que je trouve juste de faire.

La différence paraît minuscule.

Pour moi, elle change presque tout.

Disponible

Bientôt, un mot administratif viendra qualifier ma situation.

Disponible.

J’aime l’ironie du terme.

Pendant longtemps, j’ai été parfaitement disponible pour remplir la fonction qui était la mienne.

Disponible pour les horaires.

Disponible pour les obligations.

Disponible pour ce qu’il fallait faire.

Mais beaucoup moins disponible pour me demander pourquoi je le faisais.

Être disponible pourrait vouloir dire autre chose.

Avoir de la place.

Du temps.

De l’attention.

Pouvoir passer un après-midi avec mes enfants sans considérer ce temps comme celui qui reste après le travail.

Pouvoir poursuivre une idée simplement parce que je pense qu’elle mérite de l’être.

Pouvoir aussi ne rien produire.

Je ne quitte pas la sécurité parce que j’aurais découvert qu’elle était mauvaise.

Je quitte, au moins pour un temps, une trajectoire connue pour une trajectoire qui ne l’est pas.

Ce n’est pas héroïque.

C’est même assez inquiétant.

La liberté

J’ai longtemps imaginé la liberté comme l’absence de contraintes.

Je n’y crois plus vraiment.

Nous sommes traversés par trop de déterminismes : notre corps, notre histoire, notre famille, notre milieu, nos besoins matériels, le regard des autres, les institutions auxquelles nous appartenons.

On ne sort jamais complètement des systèmes qui nous ont construits.

Et il serait naïf de prétendre que j’en serais sorti.

J’ai besoin d’argent.

J’ai des responsabilités.

J’ai une famille.

J’ai peur de me tromper.

J’espère que certains de mes projets fonctionneront.

Le regard des autres ne m’est pas devenu indifférent.

Je ne suis donc pas libre au sens absolu.

Mais peut-être existe-t-il une liberté beaucoup plus modeste.

Un petit espace entre ce qui nous pousse et ce que nous faisons.

La possibilité de regarder la trajectoire sur laquelle nous sommes engagés et de se demander :

Est-ce encore là que je veux aller ?

Et, parfois, de répondre non.

Ne pas savoir

Je pourrais terminer ce texte en expliquant que j’ai trouvé ma voie.

Ce serait une belle conclusion.

Ce serait surtout faux.

Je ne sais pas si Lectura fonctionnera.

Je ne sais pas si System Down trouvera ses lecteurs.

Je ne sais pas si quelqu’un soumettra un jour un texte à Humanuscrit.

Je ne sais pas si cette étrange idée de faire écrire au même endroit des humains et des intelligences artificielles produira quoi que ce soit d’intéressant.

Je ne sais même pas exactement ce que je ferai dans quelques années.

Mais pour la première fois depuis longtemps, cette incertitude ne signifie pas nécessairement que quelque chose va mal.

Elle signifie simplement que le chemin n’est plus tracé.

Je ne propose pas le mien comme un modèle.

Je le dépose ici comme une trace.

Celle d’un moment précis où je ne sais pas encore ce qui va arriver.

Peut-être relirai-je ce texte dans quelques années en trouvant tout cela terriblement naïf.

Peut-être pas.

Mais c’est ce que je pense aujourd’hui, au moment de sauter.

Sortir du chemin ne signifie pas savoir où aller.

Cela signifie accepter, pendant quelque temps au moins, qu’il n’y en ait plus.

Et avancer quand même.

© Humanuscrit